‎‎Florent Basch

Comment Pascal a jansénisé la dopamine

I.

Ce que Pascal nomme « divertissement » est le nom pré-scientifique de la dopamine. Les fameux passages des Pensées dans lesquels Pascal décrit la vanité de l'homme cherchant sans cesse à se détourner de sa condition misérable, multipliant les occupations et les charges, fuyant la solitude de sa chambre pour s'agiter ailleurs, n'importe où, faire n'importe quoi, accumuler des richesses superflues, s'environner de compagnons au fond méprisés, jouer à des jeux absurdes, palabrer sur des bagatelles, guerroyer, séduire, parier, chasser des lièvres qu'il ne désire même pas, virevoltant sans interruption, jusque dans l'affliction du deuil, tout faire, même le pire, pour ne jamais s'immobiliser et s'ennuyer — tout ça est un saisissant portrait des effets de la dopamine sur le comportement humain.

II.

La dopamine est un neurotransmetteur, et plus exactement, un neuromodulateur : une substance chimique qui a la propriété de moduler l'activité électrique des neurones, en élevant ou diminuant l'activité de ces neurones.

Que fait la dopamine ? Beaucoup de choses 1 — mais pour ce qui nous intéresse ici, il suffit de dire que la dopamine génère la motivation de chercher ce qui est au-delà de nous, de poursuivre des objectifs lointains, de désirer ce que nous n'avons pas encore, d'aspirer à la nouveauté. Plutôt que de dire que la dopamine est le neurotransmetteur du plaisir, il est plus juste de dire que c'est le neurotransmetteur de l'anticipation du plaisir : la dopamine nous apporte l'excitation de la projection vers le futur indéterminé et inconnu. En nous faisant éprouver du plaisir lorsque nous découvrons un nouveau but à poursuivre, elle nous détermine à ne pas nous contenter de ce que nous avons et de ce que nous sommes, mais à aller toujours au-delà de ce que nous avons et de ce que nous sommes. La devise de la dopamine est la même que celle de la famille de James Bond : Orbis Non Sufficit… Sans dopamine, nous demeurerions en effet seul en repos dans notre chambre : nous ne voudrions pas augmenter de 200€ notre salaire, ni partir en vacances à Rome et à Tokyo, ni découvrir qui vient de nous envoyer un message, ni grinder notre nécromancien dans Diablo 4, ni même aller aux courses pour acheter de quoi manger, boire, et donc survivre. Par nature, l'excitation dopaminergique est éphémère : quand le futur est devenu le présent, quand l'objet de désir est maintenant possédé, quand le lièvre est attrapé, le plaisir de la recherche et de l'anticipation s'éteint, jusqu'à ce que le cycle du désir recommence :

Rien ne nous plaît que le combat mais non pas la victoire : on aime à voir les combats des animaux, non le vainqueur acharné sur le vaincu. Que voulait‑on voir sinon la fin de la victoire ? Et dès qu’elle arrive on en est saoul. Ainsi dans le jeu, ainsi dans la recherche de la vérité : on aime à voir dans les disputes le combat des opinions, mais de contempler la vérité trouvée, point du tout. Pour la faire remarquer avec plaisir, il faut la faire voir naître de la dispute. De même dans les passions, il y a du plaisir à voir deux contraires se heurter, mais quand l’une est maîtresse ce n’est plus que brutalité.Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses. Ainsi dans les comédies, les scènes contentes sans crainte ne valent rien, ni les extrêmes misères sans espérance, ni les amours brutaux, ni les sévérités âpres. — Pascal

Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses : c'est vraiment la meilleure formule que l'on puisse imaginer pour décrire les effets psychologiques de la dopamine.

III.

Pascal, si exact et virtuose dans sa description du mouvement incessant des hommes, s'égare dès lors qu'il essaye d'en donner les raisons. Là réside l'erreur de Pascal et de la plupart des philosophes réfléchissant sur la nature humaine. S'il s'était contenté de faire une description de la recherche permanente de nouveauté sans y ajouter ses jugements de valeur et sans y projeter sa doctrine théologique, son propos serait vrai et irréprochable ; mais son propos aurait été aussi plus banal, moins marquant ; tout le charme de la théorie pascalienne du divertissement réside précisément dans la thèse selon laquelle l'homme se divertit pour se détourner de sa propre misère :

Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser : c'est tout ce qu'ils ont pu inventer pour se consoler de tant de maux. Mais c'est une consolation bien misérable, puis qu'elle va non pas à guérir le mal, mais à le cacher simplement pour un peu de temps, et qu'en le cachant elle fait qu'on ne pense pas à le guérir véritablement. Ainsi par un étrange renversement de la nature de l'homme, il se trouve que l'ennui qui est son mal le plus sensible est en quelque sorte son plus grand bien, parce qu'il peut contribuer plus que toute chose à lui faire chercher sa véritable guérison ; et que le divertissement qu'il regarde comme son plus grand bien est en effet son plus grand mal, parce qu'il l'éloigne plus que toute chose de chercher le remède à ses maux. Et l'un et l'autre est une preuve admirable de la misère, et de la corruption de l'homme, et en même temps de sa grandeur ; puisque l'homme ne s'ennuie de tout, et ne cherche cette multitude d'occupations que parce qu'il a l'idée du bonheur qu'il a perdu ; lequel ne trouvant pas en soi, il le cherche inutilement dans les choses extérieures, sans se pouvoir jamais contenter, parce qu'il n'est ni dans nous, ni dans les créatures, mais en Dieu seul.

Ce texte est remarquable : on y voit nettement comment Pascal projette fallacieusement ses valeurs chrétiennes sur le phénomène du divertissement qu'il a si brillamment décrit, il jansénise la dopamine !

Je suis convaincu qu'on pourrait réécrire l'histoire de la philosophie en montrant comment chaque philosophe, à partir de l'observation véridique d'un phénomène, projette un faisceau de raisons propre à lui-même, selon son idiosyncrasie et les valeurs de sa culture particulière : le phénomène est rigoureusement décrit, mais les propositions qui visent à rendre raison du phénomène sont aussi inventives et captivantes que fausses. Parce qu’ « une explication quelconque est préférable au manque d'explication », comme le dit bien Nietzsche, nous avons une tendance quasi-irrésistible à inventer n'importe quel système de raisons pour produire une impression de sens satisfaisante. Je me souviens très bien de la révélation qu'a été pour moi la lecture des fragments de Pascal sur le divertissement lors de mon année de terminale : tout m'a paru si clair, si évident ! Tout faisait sens ! J'avais l'impression de percer le mystère de la nature humaine. Maintenant, avec le recul, avec la croissance de mes connaissances, et mes réflexes de positiviste bourru, je vois trop à quel point cette satisfaction du sens est un vernis de trop, un surplus illusoire que nous devrions éliminer pour mieux se rapprocher de la vérité.

IV.

Si nous ne nous divertissons pas pour fuir la contemplation désespérante de notre finitude, pourquoi alors ? Une fois que la notion de divertissement est traduite en sa cause biologique véritable, la dopamine, la réponse est simple, elle est darwinienne : pour maximiser nos ressources, tant matérielles qu'informationnelles, afin d'augmenter nos chances de survie et de reproduction. La course dopaminergique ininterrompue de nouvelles stimulations peut paraître néfaste et pathologique dans notre environnement moderne surabondant et saturé d'objets divertissants, mais ne doit pas faire oublier que c'est à “cet instinct secret qui nous porte à chercher le divertissement et l'occupation au-dehors” que nous devons notre survie et notre développement civilisationnel. Nous sommes biologiquement programmés pour désirer le mouvement, l'activité et la nouveauté ; quand bien même nous parviendrions à  remédier à tous les maux de notre condition humaine, en abolissant la mort et la maladie, en construisant un monde juste et harmonieux, nous continuerions tout de même à nous agiter vers l'inconnu : la dopamine nous ferait chercher des divertissements même dans la béatitude du paradis. It’s not a bug, it’s a feature.

Évidemment, Pascal ne pouvait pas disposer de ces explications biologiques. Toutefois, il est remarquable qu'un autre philosophe, Voltaire, si injustement négligé aujourd'hui, ait su corriger les arguments de Pascal en insistant sur l’intérêt de la poursuite de nouveauté pour la survie et le développement de l’homme :

Il faut, bien loin de se plaindre, remercier l’auteur de la nature de ce qu’il nous donne cet instinct qui nous emporte sans cesse vers l’avenir. Le trésor le plus précieux de l’homme est cette espérance qui nous adoucit nos chagrins, et qui nous peint des plaisirs futurs dans la possession des plaisirs présents. Si les hommes étaient assez malheureux pour ne s’occuper que du présent, on ne sèmerait point, on ne bâtirait point, on ne planterait point, on ne pourvoirait à rien : on manquerait de tout au milieu de cette fausse jouissance. Un esprit comme M. Pascal pouvait-il donner dans un lieu commun aussi faux que celui-là ? La nature a établi que chaque homme jouirait du présent en se nourrissant, en faisant des enfants, en écoutant des sons agréables, en occupant sa faculté de penser et de sentir, et qu’en sortant de ces états, souvent au milieu de ces états même, il penserait au lendemain, sans quoi il périrait de misère. — Voltaire, Lettres philosophiques

V.

Quel idéal de bonheur propose Pascal à la place du divertissement, qui n’est, selon lui, qu’un faux bonheur ?

Dire à un homme qu’il soit en repos, c’est lui dire qu’il vive heureux. C’est lui conseiller d’avoir une condition toute heureuse et laquelle puisse considérer à loisir, sans y trouver sujet d’affliction.

Le repos de la vie contemplative. Il m’a toujours semblé qu’il s’agissait d’un bien pauvre idéal de bonheur, bien ennuyeux surtout : une ataraxie monotone, une existence paisible mais sans action, sans accomplissement, sans aventure. 2 Même d’un point de vue théologique, est-on bien certain que le repli sur son rapport intime à Dieu soit la meilleure voie vers la piété ? Peut-être est-ce mon côté protestant, mais si j’essaye d’imaginer ce qui pourrait plaire à Dieu, j’imagine plutôt un idéal de vie active et productive, animée par l’envie dopaminergique de travailler à améliorer et à découvrir toutes les parcelles du monde que Dieu nous a confié.

En termes biochimiques, ce que propose Pascal, c’est un bonheur qui reposerait exclusivement sur les molécules que Daniel Lieberman et Michael Long appellent commodément « H&N » (Here and Now) : la sérotonine, l’ocytocine, l’endorphine, et les endocannabinoïdes qui génèrent un plaisir doux et serein en relation avec l’expérience immédiate. Il va de soi que nous avons besoin des joies sereines des molécules H&N et qu’une existence qui ne serait que dopaminergique serait effectivement misérable, mais substituer à la course frénétique au divertissement une insipide inertie contemplative, c’est tomber de Charybde en Scylla. Quand bien même une existence contemplative, éloignée de l’aiguillon de la dopamine, apporterait dans l’ensemble davantage de plaisir et moins de peine qu’une vie active, elle n’apporterait pas le bonheur pour autant : la satisfaction du critère hédonique ne suffit pas ; une vie heureuse est aussi, et peut-être surtout, une vie accomplie, c’est-à-dire animée par l’excitation dopaminergique.

D’où une conclusion bien banale : c’est dans le juste milieu entre la dopamine et les molécules H&N que se trouve la bonne vie. Contrairement à ce que suppose la notion pascalienne de divertissement, la dopamine bien régulée n’est pas un obstacle à la vie heureuse, elle en est l’adjuvante ; et ce n’est pas se détourner du bonheur et de la sagesse que de poursuivre toujours de nouveaux buts, car :

Si la vie cessait d'être une recherche elle ne serait plus rien. — Stendhal

  1. Pour en apprendre davantage sur la dopamine, je recommande The Molecule of More de Daniel Lieberman et Michael Long ou les épisodes du podcast d'Andrew Hubermann portant sur la dopamine.

  2. Encore Voltaire : « Qu’est-ce qu’un homme qui n’agirait point, et qui est supposé se contempler ? Non seulement je dis que cet homme serait un imbécile, inutile à la société, mais je dis que cet homme ne peut exister : car que contemplerait-il ? Son corps, ses pieds, ses mains, ses cinq sens ? Ou il serait un idiot, ou bien il ferait usage de tout cela. Resterait-il à contempler sa faculté de penser ? Mais il ne peut contempler cette faculté qu’en l’exerçant. Ou il ne pensera à rien, ou bien il pensera aux idées qui lui sont déjà venues, ou il en composera de nouvelles : or il ne peut avoir d’idées que du dehors. Le voilà donc occupé ou de ses sens ou de ses idées ; le voilà donc hors de soi, ou imbécile. Encore une fois, il est impossible à la nature humaine de rester dans cet engourdissement imaginaire ; il est absurde de le penser ; il est insensé d’y prétendre. L’homme est né pour l’action, comme le feu tend en haut et la pierre en bas. N’être point occupé et n’exister pas est la même chose pour l’homme. Toute la différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses, dangereuses ou utiles. »

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