Game Over par snobisme
Pendant environ six ans, j’ai arrêté presque totalement de jouer aux jeux vidéo, alors que cette activité était tout pour moi, le centre de ma vie ; cette période s’est déroulée entre mon année de première, vers 16 ans, et la fin de mes études de philosophie, à 22 ans. En me convertissant à ce qui était pour moi à cette époque la grande culture, l’unique vraie culture, je me devais, croyais-je, de me débarrasser tout à fait de tout ce qui me retenait à la fausse, l’inauthentique culture de mon enfance. Il n’y avait pas pour moi de liaison possible de l’une à l’autre : entre le monde de Proust, que j’avais découvert avec éblouissement à 16 ans, et le monde des jeux vidéo, il n’y avait pas de pont, pas de maillon intermédiaire ; il fallait se donner ou tout à l’un, ou renoncer à la grandeur et s’abandonner à l’autre. Je me le demande aujourd’hui : d’où m’est venu cette conviction profonde qu’un adepte de la culture classique ne pouvait sans se salir continuer à s’adonner aux activités modernes ordinaires ? Ce mépris ne touchait pas que les jeux vidéo ; j’abhorrais la musique populaire, la mode vestimentaire de mes camarades, l’architecture contemporaine ; je me suis retrouvé dans une posture de réactionnaire, assez proche des opinions de Renaud Camus, sans que je connaisse cet auteur.
Je pense désormais que cet abandon violent et condescendant de mes anciens goûts est un signe de mes origines sociales ; si j’avais été né dans une famille plus cultivée, je n’aurais pas ressenti ce besoin de signaler à moi et aux autres mon rejet de la culture populaire pour embrasser pleinement la culture élitiste.