‎‎Florent Basch

Il faut être ingénieur plutôt que juge

Il faut être ingénieur plutôt que juge. Le juge croit au libre arbitre, à la responsabilité ; il distribue les torts et les mérites ; il hiérarchise les êtres : ceux qui prennent les bonnes décisions sont de bonnes personnes, qui méritent d’être louées ; ceux qui font les mauvais choix sont de mauvaises personnes, qui méritent notre mépris et la punition sociale. Au contraire, l’ingénieur ne raisonne pas ainsi ; il ne croit pas au tort et au mérite ; il est ontologiquement égalitariste : il n’y a pas d’échelle des êtres. Que les décisions soient bonnes ou mauvaises ne change rien : il n’y a aucune hiérarchie des êtres, parce que la responsabilité morale n’existe pas. Personne ne choisit d’être ce qu’il est et de faire ce qu’il fait. Plutôt donc que d’enfoncer encore plus les personnes n’ayant pas la chance de pouvoir faire le bien, il faut comprendre les systèmes qui ont généré l’attitude de ces individus dysfonctionnels, les diagnostiquer comme on diagnostiquerait un logiciel défectueux, et trouver des solutions pour améliorer le système. L’ingénieur s’en prend au système ; le juge s’en prend à la personne.

Nous devenons beaucoup plus sages dès lors que nous raisonnons sur nos erreurs comme un ingénieur qui veut améliorer sa machine ou son programme informatique ; nous ne nous jugeons pas nous-même ; nous faisons une réflexion sur la variable à modifier pour améliorer notre système. Ou, si l’on préfère, on peut se comparer à un cuisinier : j’aurais du mettre moins de sel ; j’ai fait cuire mon plat quelques minutes de trop ; est-ce les épices que je dois modifier ou plutôt ma méthode de cuisson ? On cherche des variables pour améliorer le plat sans l’arrière-plan moral qui rend si malheureux.

Le progrès social n’intervient qu’en raisonnant comme un ingénieur. Au contraire, la pensée du juge conduit tout droit à la régression.


Puisque le libre arbitre est une illusion et qu’il est incorrect d’attribuer une responsabilité morale aux humains, la sagesse ne consisterait-elle pas à adopter le plus possible l’attitude objective dont parle P.F Strawson dans son article Freedom and resentment, c’est-à-dire une attitude où l’on interagit avec nos semblables avec un regard neutre, sans jugement ?

Non, c’est plus compliqué que ça. L’attitude objective, dans certaines circonstances, produirait des effets négatifs. Quelqu’un qui aurait sans cesse l’attitude objective ne jouerait pas le jeu des relations humaines. Et quelqu’un qui ne joue pas le jeu peut être néfaste, nuisible, dangereux — ou parfois juste fastidieux. La reconnaissance de l’absurdité de la responsabilité morale nous conduit à adopter l’attitude objective dans les moments appropriés — lorsque nous pensons seuls aux autres hommes, lorsque nous devons prendre le comportement approprié dans une situation humaine difficile —, mais elle ne nous conduit pas à l’adopter tout le temps. Quelqu’un qui abolirait tout à fait de ses interactions sociales le ressentiment, le pardon, l’attribution de responsabilité, la colère, ne pourrait pas communiquer normalement avec sa famille, avec ses collègues ; il serait un agent social bizarre, inefficace. Imagine un coach sportif, un instituteur, un patron, ou tout simplement un parent adoptant en permanence l’attitude objective… L’attitude participante, réactive est une condition de la communication entre humains, et la communication entre humains est primordiale pour améliorer le monde. La sagesse, d’une manière ou d’une autre, doit consister à améliorer le monde.

La sagesse consiste donc à adopter l’attitude objective dans les moments de contemplation et de dilemme, pour regarder le monde avec douceur et mansuétude, pour agir avec efficacité et intelligence, mais pas à l’adopter systématiquement. Le sage sait quand passer de l’attitude réactive à l’attitude objective ; il n’a pas la folie de croire que l’adoption totale et extrême d’une seule de ces attitudes aura toujours les meilleurs effets sur lui et sur les autres. On ne saurait donner de guide précis indiquant quand il faut passer de l’attitude réactive à l’attitude objective. Mais on peut donner un raccourci : il faut penser aux autres avec l’attitude objective et agir avec l’attitude réactive dans les situations où nous en avons besoin pour modifier le comportement des gens, avec toujours l’attitude objective en pensée de derrière.