‎‎Florent Basch

L'anniversaire de la salade

J'ai eu beaucoup de joie à lire L’anniversaire de la salade de Tawara Machi, que j’ai découvert en faisant des recherches sur la poésie japonaise, dans la continuité de ma lecture enthousiaste du journal d’Ishikawa Takuboku. Alors que je ne supporte pas du tout la poésie française contemporaine (type Yves Bonnefoy, que je trouve inintelligible, et tout ce qui est inintelligible est sans beauté pour moi), je lis avec beaucoup de plaisir les haïkus et tankas japonais contemporains. Ce qui me plaît, c’est l’absence totale de prétention de cette expression poétique ; on ne sent aucune recherche de supériorité formelle, aucune envie de montrer que l’on écrit mieux que les autres, que l’on a un talent digne d’admiration. En lisant ces poèmes modestes, on est incité à écrire à notre tour des poèmes du même genre : comme cela ne paraît pas trop difficile, contrairement à un sonnet baudelairien, on peut tout de suite s’y essayer, avec succès et plaisir. Or, je pense de plus en plus que les vertus de la lecture sont inférieures à celles de l’écriture ; et que par conséquent, une lecture qui nous fait écrire ne peut qu’être une saine lecture. D’après la préface du recueil, ce livre ce serait écoulé à 3 millions d’exemplaires au Japon, ce qui paraît absolument impossible en France pour un livre de poésie ; et je me souviens d’avoir lu dans un article du Monde que beaucoup de journaux japonais publient des tankas et haïkus envoyés par leurs lecteurs : les japonais, plus peut-être que les français, sont incités à pratiquer la poésie dans leur loisir.

61wSPzdEfQL Comment expliquer l’attrait de ces courts poèmes de Tawara Machi ? Je pense que leur beauté réside dans leur capacité à saisir un instant présent singulier, comme dans toute la tradition poétique japonaise, mais en s’ouvrant davantage au prosaïsme de la vie moderne : plutôt que d’évoquer encore et toujours l’éternelle nature, on y trouve des lentilles de contacts (objet de 3 ou 4 tankas), le base-ball, la surveillance d’examens des élèves, les distributeurs de coca, les appels téléphoniques et tant d’autres aspects de la vie ordinaire. Pour que le tanka fasse effet, il faut qu’il parvienne à en dire assez pour que le lecteur devine de quoi il est question, puisse s’imaginer une scène, tout en n’expliquant jamais rien explicitement et en préservant son dépouillement suggestif. Malheureusement, on ne peut pas vraiment être sensible aux effets rythmiques du tanka dans la traduction française (en japonais, le tanka suit la versification suivante : 5/7/5/7/7.) Je lirais volontiers des textes poétiques français écrits dans le même esprit. Mais existent-ils ? Si oui, où sont-ils ?

J’ai du mal avec la forme du tanka, mais je me plais à écrire des haikus de temps en temps.

Mes tankas préférés

Pour éviter l'averse saké au verre
dans cette gargote ambulante
Joie d'un être humain à se sentir en vie


Que l’on hésite et le temps passe
mais que l’on regrette il passe encore
dans sa couleur thé rouge


À la fin de la journée
sur mes doigts légèrement embuées
mes lentilles de contact


Quatre heures de l'après-midi
Devant le marchand de légumes réfléchir
Au menu du dîner devient un bonheur


Je sors dans le jardin pour cueillir
les tomates du matin Tout compte fait
c’est bien ici mon pays natal


Presque rien dans ces conversations presque rien
dans ces sourires mais c’est pour ce presque rien
que je l’aime mon pays natal


Tu t’apprêtes à manger
le dernier de tes spaghettis
et moi je te contemple


Les yeux fermés et la tête enfouie
dans ta chope de bière Aucun regard pour moi
Toi, mais quelle est donc cette soif !

#livres #poésie