L'art est un concept cluster
Pour en finir avec le faux problème de la définition de l'art
Rien de plus désespérant que la litanie des tentatives de définitions de l’art, qui échouent toujours, car on trouve systématiquement des contre-exemples pour invalider la définition examinée. Je trouve que les questions de définition de ce genre, les problèmes dérivant d’un ti esti, n’ont aucun intérêt ; toutefois, la réponse originale et trop méconnue de Berys Gaut au problème de la définition de l’art permet d’aborder par ricochet un sujet plus intéressant : les concepts cluster qui se refusent à toute définition stricte.

Qu’est-ce qu’un concept cluster ?
Un cluster est un regroupement d’éléments discrets, différenciés, qui sont proches les uns des autres, comme une grappe de raisins ou un amas stellaire.

Je crois qu’il est impossible d’éviter l’anglicisme ; il n’y a pas d’équivalent français satisfaisant : les mots « ensemble », « agglomérat », « amas », « agrégat » sont trop vagues et généraux et n’indiquent pas assez la proximité d’éléments discrets ; le mot « grappe » paraît métaphorique et bizarre en français. Garder l’anglicisme cluster me paraît donc la meilleure solution.
Wittgenstein, dans le paragraphe 79 des Recherches philosophiques, en prenant l’exemple de Moïse, introduit l’idée que certains noms propres (que Searle nommera plus tard “cluster”) n’ont pas une signification fixée rigidement par des descriptions ou des propriétés définies :
Considère l’exemple suivant. Si quelqu’un dit : « Moïse n’a pas existé », cela peut signifier différentes choses. Notamment : Les Israélites n’avaient pas qu’un seul guide quand ils ont quitté l’Égypte —— ou : Leur guide ne se nommait pas Moïse —— ou : Personne n’a existé qui ait accompli tout ce que la Bible attribue à Moïse —— ou : Etc., etc. — D’après Russell, nous pouvons dire : Le nom “Moïse” peut être défini au moyen de diverses descriptions. Par exemple, comme « l’homme qui conduisit les Israélites à travers le désert », comme « l’homme qui vécut à cette époque et en ce lieu, et qui reçut le nom de “Moïse” », « l’homme qui, enfant, fut sauvé des eaux du Nil par la fille de Pharaon », etc. Et selon qu’on adopte l’une ou l’autre de ces définitions, la proposition : « Moïse a existé » acquiert un sens différent, et il en va de même pour toutes les autres propositions portant sur Moïse. — Et si l’on nous dit : « N n’a pas existé », nous demandons en effet : « Que veux-tu dire ? Veux-tu dire que... ou bien que..., etc. ? » Mais quand j’énonce quelque chose au sujet de Moïse, — suis-je dans tous les cas prêt à substituer à “Moïse” l’une quelconque de ces descriptions ? Peut-être dirai-je que par “Moïse” j’entends l’homme qui a fait toutes les choses que la Bible attribue à Moïse, ou du moins, bon nombre de ces choses.Mais combien? Ai-je décidé combien de choses devaient se révéler fausses pour que je renonce à ma proposition et la considère comme fausse ? Le nom “Moïse” possède-t-il donc pour moi un emploi fixe et univoquement déterminé dans tous les cas possibles ? —* N’est-il pas vrai que j’ai pour ainsi dire toute une série de béquilles en réserve, et que je suis prêt à m’appuyer sur l’une si l’on me retire l’autre, et vice versa ? — Wittgenstein, Recherches philosophiques, §79
La plupart des concepts doivent remplir des critères nécessaires et univoques pour être appliqués : un carré doit nécessairement avoir quatre côtés égaux ; un mammifère doit nécessairement être un vertébré et posséder des glandes mammaires permettant aux femelles de sécréter du lait pour nourrir leur enfant. La particularité du concept cluster est qu’il requiert une multiplicité de critères pour être appliqué, mais dont aucun n’est isolément nécessaire. Pour qu’un concept cluster fonctionne, il est suffisant qu’un nombre indéterminé de critères non nécessaires soient conjointement remplis. Ainsi, il est illusoire de vouloir faire une théorie de Moïse qui prétendrait identifier une ou plusieurs propriétés que Moïse devrait nécessairement avoir sans quoi il ne serait plus Moïse, et de fixer le nombre exact de propriétés que doit réellement avoir Moïse pour être considéré comme Moïse ; on est obligé d’utiliser le nom avec un certain flottement. Le concept cluster est par nature plus vague et imprécis qu’un concept ordinaire, et, comme le rappelle souvent Wittgenstein, ce vague n’est pas une faiblesse : certains de nos concepts doivent être nettement délimités, notamment les concepts scientifiques, mais d’autres perdraient de leur intérêt en étant définis trop strictement et doivent conserver une certaine indétermination pour fonctionner correctement dans nos jeux de langage.
Application au concept d’art et d’oeuvre d’art
Selon Berys Gaut, il est impossible de trouver une propriété qui serait commune à toutes les oeuvres d’art : si on affirme qu’une oeuvre d’art doit être belle, on trouvera toujours des oeuvres laides ; si on dit qu’une oeuvre doit transmettre des sentiments (Tolstoï), on trouvera des oeuvres intellectuellement stimulantes, mais qui ne génèrent pas d’émotions particulières ; la recherche d’un critère commun force le théoricien à adopter une posture dogmatique et refuser le statut d’oeuvre d’art à des oeuvres qui seront considérées comme telles par d’autres.
Si au contraire on traite l’art comme un concept cluster, on peut facilement trouver une réponse satisfaisante à l’éternelle question « Qu’est-ce que l’art ? ». Il faut commencer par déterminer des propriétés ou des critères du cluster « art ». Comment ? Pas besoin de chercher loin ; comme le dit Wittgenstein cité par Gaut : « Ne pense pas, mais regarde ! » (§66 des Recherches). Regarde quoi ? L’utilisation du concept dans les jeux de langage. Berys Gaut fait ce travail d’observation dans son article et propose un ensemble de dix propriétés ou critères du concept cluster de l’art :
- Posséder des qualités esthétiques positives (beau, gracieux, élégant)
- Exprimer une émotion
- Être intellectuellement stimulant
- Être formellement complexe et cohérent
- Avoir la capacité de véhiculer une signification complexe
- Exposer un point de vue individuel, original
- Être un exercice de l’imagination créative
- Être un artefact ou une performance qui est le produit d’un grand talent
- Appartenir à une forme artistique établie (musique, peinture, film)
- Être le produit d’une intention de faire une œuvre d’art
Comme l’admet Gaut, on peut bien sûr proposer une liste de propriétés sensiblement différentes ; peu importe ; ce qui compte, c’est que ces propriétés dont aucune n’est isolément nécessaire puissent rendre compte de l’utilisation du mot « art » et « oeuvre d’art ». Pour qu’un objet soit subsumé sous le concept d’oeuvre d’art, il faut qu’il remplisse quelques-unes, disons trois ou quatre, de ces propriétés. Au contraire, une oeuvre qui ne remplit absolument aucune de ces propriétés, ou une seule, ne sera pas considérée comme une oeuvre d’art. Les oeuvres qui remplissent presque tous les critères sont des oeuvres dont on ne conteste jamais le statut artistique (le David de Michel Ange, l’Antigone de Sophocle, les Variations Goldberg de Bach…) ; les oeuvres qui ne remplissent que quelques uns de ces critères sont les oeuvres qui servent toujours dans les cours et manuels de philosophie pour illustrer la difficulté à définir l’art (Fontaine de Duchamp, 4:33 de John Cage…). Comme il n’existe aucune règle fixant le nombre de propriétés que doit posséder un objet pour être artistique, et que l’importance de ces propriétés varie d’un locuteur à un autre, il y a un certain flottement : certains vont employer une version du concept d’art plus restrictive et d’autres une version plus ouverte. Ainsi, Fontaine de Duchamp remplit au moins trois propriétés : c’est un artefact intellectuellement stimulant, expose un point de vue individuel, et c’est le produit d’une intention de faire une oeuvre d’art. Pour certains, ça peut suffire pour ranger Fontaine dans la catégorie art ; pour d’autres, moins charitables, ça ne suffit pas.
La théorie de Gaut ne permet pas d’apporter une réponse univoque aux controverses sur le statut artistique des objets ambigus ; plutôt, elle permet de dissoudre le problème : conformément à la manière de Wittgenstein, le problème philosophique est évacué par clarification conceptuelle. Puisque le concept d’art est par nature un concept à bords flous, un concept cluster, il est tout à fait normal et inévitable qu’on ne puisse pas avec certitude trancher le statut de certains objets ambigus. Ce n’est pas grave. Vouloir à tout prix ranger sans ambiguïté tous les artefacts et performances dans la catégorie « artistique » ou « non artistique » est aussi vain que de vouloir fixer le nombre de grains de sable qu’il doit y avoir pour obtenir un tas de sable.