Le besoin de sens n'est qu'un dérivé de l'évolution
Dans une philosophie scientiste/naturaliste, il n'y a pas besoin de "justifier" l'existence, de lui donner un sens.
On voit sans cesse chez les auteurs athées ayant réfléchi sur le statut de l'existence, proche de l'existentialisme (Camus, mais je pense surtout à Nietzsche), le besoin de trouver une nouvelle manière de justifier l'existence, comme s'il fallait trouver un substitut à la théodicée qui régnait sans partage auparavant sur les esprits. On voit ainsi Nietzsche soutenir, dans la Naissance de la tragédie, que seule l'esthétique pourrait justifier le monde, donner un sens à la souffrance, apparaître comme une affirmation rédemptrice face à la tragédie du réel.
Moi-même, je ressentais auparavant par moment ce besoin. Mais je sais aujourd'hui qu'il s'agit d'un égarement. D'un point de vue naturaliste, le monde n'a juste pas besoin de justification, car la demande de justification adressée n'est qu'un produit dérivé d'un ensemble d'adaptations de notre organisme : notre cerveau a évolué pour voir les événements sous la forme d'un récit ordonné, dirigé vers un but, probablement parce qu'il s'agit d'une heuristique commode pour interpréter le comportement des hommes. Reconnaître l'origine darwinienne de cette tendance à chercher toujours du sens permet de ne plus être dupe de cette illusion. Bien sûr, nous continuons à être pris par cette illusion, comme lorsque nous sommes emportés par des illusions d'optique que nous savons fallacieuses, mais nous redressons immédiatement notre jugement dès lors que nous prenons conscience que nous succombons à cette illusion.
Finalement, concernant le sens à accorder à notre existence, ou à l'existence tout court, je crois que je me retrouve le mieux dans ces poèmes que j'ai tant aimé à 20 ans, les Poèmes paiens de Pessoa :
Tout ce que je vois est net comme un tournesol.
J'ai l'habitude d'aller le long des routes
Tout en regardant à droite et à gauche,
Et de temps en temps derrière moi...
Or ce que je vois à chaque instant
Est cela même qu'auparavant jamais je n'avais vu,
Et je sais fort bien m'en rendre compte...
Je sais maintenir en moi l'étonnement
Que connaîtrait un nourrisson si, à sa naissance,
Il remarquait qu'il est bel et bien né...
Je me sens nouveau-né chaque instant
Dans la sereine nouveauté du monde...
Je crois au monde comme à une marguerite,
Parce que je le vois. Mais je ne pense pas à lui
Parce que penser, c'est ne pas comprendre...
Le monde ne s'est pas fait pour que nous pensions à lui
(Penser, c'est être dérangé des yeux)
Mais pour que nous le regardions et en tombions d'accord...
Moi je n'ai pas de philosophie : j'ai des sens...
Si je parle de la Nature ce n'est pas que je sache ce qu'elle est,
Mais c'est que je l'aime, et je l'aime pour cela même,
Parce que lorsqu'on aime, on ne sait jamais ce qu'on aime
Pas plus que pourquoi on aime, ou ce que c'est qu'aimer...
Aimer est la première innocence,
Et toute innocence ne pas penser...
Je dois être ferme dès que je ressens un besoin de justification du réel : je dois me dire : il n'y en a pas, et il n'y en a pas besoin ; si tu ressens ce besoin, c'est uniquement parce que tu te laisses aller à une tendance instinctive de ton esprit, une tendance qui aujourd'hui est nuisible et dont tu dois te débarasser tout comme ton goût naturel pour le sucre. La quête de justification de l'existence n'est qu'un produit dérivé de la sélection naturelle -- rien de plus.