Le Joker — La genèse du mal et ses surinterprétations
L’innocence de la méchanceté. La méchanceté n’a pas pour but en soi la souffrance d’autrui, mais sa propre jouissance. — Nietzsche, Humain trop humain

Le Joker de Todd Phillips n’est pas une apologie ou une justification du mal, mais — entre autres — une tentative de filmer la généalogie du mal. En regardant le film, une question s’impose à nous : comment peut-on en venir à aimer faire le mal ? Et comment comprendre qu’un homme puisse éprouver du contentement, voire trouver une forme de bonheur et de sens à sa vie, en s’adonnant à des actions aussi cruelles ?
Pour comprendre ce qui rend possible le Joker, il faut d’abord cesser de croire en l’existence du libre arbitre, cette faculté magique qui nous donnerait le pouvoir mystérieux de nous émanciper de la causalité et de faire quelque chose sans motif et sans cause, par la seule force de notre volonté. Si le Joker était simplement un homme ayant décidé, par un acte libre, de s’adonner au mal, le film n’aurait absolument aucun intérêt ; la mise en scène du développement psychologique d’Arthur Fleck et l’exhibition de ses premiers actes de cruauté ne serait qu’un moyen de mieux justifier notre haine et notre désir de vengeance à l’égard du Joker ; le film se contenterait d’exalter en nous le besoin de punir les individus dans son genre. (C’est une interprétation culpabilisatrice ridicule, mais certains spectateurs indignés par le spectacle du vice n’hésitent pourtant pas à l’adopter.)
Puisque le libre arbitre n’existe pas, il faut admettre que tous les comportements et toutes les décisions humaines ont des causes : il n’y a pas d’acte gratuit ; toute décision d’agir est générée par des événements antérieurs à la décision. Si nous refusons ce déterminisme, nous rendons le mal (tout comme le bien) incompréhensible, sans motif, absurde — le mal serait purement maléfique, puisque gratuit et sans raison d’être. Le mal ne devient intelligible que lorsque nous acceptons l’idée que des causes, de nature diverses, peuvent expliquer les mauvaises actions. Il faut désacraliser le mal pour comprendre la méchanceté ; il faut désacraliser le Joker pour essayer de le comprendre, cesser de voir en lui le méchant absolu, le mal incarné, et découvrir derrière son maquillage inquiétant le visage émacié et torturé d’Arthur Fleck, soumis comme tout homme à l’influence causale des événements du monde. L’adoption d’une perspective déterministe est la condition de l’intelligibilité du mal (et la condition d’un bon scénario qui échappe aux clichés habituels du genre).
Cette désacralisation salutaire, qui rend le film passionnant même pour les spectateurs n’ayant pas de goût pour les films de super-héros et les blockbusters manichéens, est malheureusement souvent interprétée comme une tentative d’absoudre le Joker de ses méfaits, et partant, de tous les criminels — comme si rendre intelligible le mal, décrire les processus causaux aboutissant au crime et au sadisme, c’était nécessairement légitimer et justifier le mal. C’est une histoire ancienne : déjà Spinoza devait lutter pour faire accepter l’idée qu’on peut comprendre les causes du mal, tout en estimant, sans contradiction, qu’il faut néanmoins se débarrasser du porteur du mal : « *Celui à qui la morsure d’un chien donne la rage est assurément excusable, et cependant on a le droit de l’étouffer. *» Pour éviter les récupérations politiques douteuses du film, il faut donc à tout prix répéter que la compréhension causale, qui appartient à l’ordre de la connaissance, ne conduit nullement au laxisme morale et juridique : on peut très bien comprendre Arthur Fleck et compatir avec lui, reconnaître son innocence ontologique (le réel est indépendant du bien et du mal), tout en reconnaissant aussi sa responsabilité sociale (les hommes ont besoin des catégories morales pour vivre ensemble), et donc la nécessité de le combattre. Le combat de Batman conserve sa légitimité quand bien même nous comprenons et compatissons avec son antagoniste : le combat en devient seulement plus complexe, plus nuancé, plus intéressant.
Cependant, une fois placé dans une perspective déterministe (c’est-à-dire rationnelle et scientifique), un autre danger d’interprétation nous guette : le monocausalisme. Comme la réalité est un enchevêtrement infiniment compliqué de causes, nous ne pouvons pas faire autrement que de les compartimenter en des catégories distinctes : lorsque nous focalisons notre intérêt sur une personne, nous séparons en particulier les causes sociales des causes psychologiques — et ces types de causes sont encore décomposables en catégories distinctes… Or, comme l’esprit humain cherche naturellement la facilité et qu’il est difficile d’agencer des analyses multifactorielles qui se complètent mutuellement pour expliquer un phénomène, il est aisé de se focaliser sur une seule série causale et de rester aveugle, voire de nier l’existence, des autres séries causales d’un genre différent. Ce penchant réductionniste naturel est encore renforcé par l’autonomie et la spécialisation croissante des disciplines scientifiques, qui, manquant malheureusement presque toujours de vision d’ensemble, voient chacune le monde avec les lunettes rétrécissantes de leur seule spécialité. À cause de tout cela, on peut facilement se laisser aller à considérer le développement du mal chez le Joker comme le résultat d’un processus causal unique, exclusif : selon les formations et les centres d’intérêt des spectateurs, certains ne vont voir que les causes sociales (pauvreté, inégalités, contexte politique délétère, anomie etc.), d’autre ne vont voir que les causes psychiques (troubles neuronaux, expériences traumatisantes d’humiliation, absence du père etc.). C’est alors que commence le délire interprétatif avec son flot de discours prétentieux plus ou moins étayés par des justifications provenant des théories et des idéologies à la mode.
Quand l’esprit est frappé par l’une de ces interprétations réductrices, il voit ou revoit tout le film selon l’aspect correspondant à cette interprétation, comme lorsqu’on voit l’un des aspects de l’image ambiguë du canard-lapin et qu’on ne comprend plus comment on peut percevoir le dessin autrement : nous sommes aveuglés par un schème conceptuel qui ne nous fait voir dans le Joker que les raisons du mal qui correspondent à nos présupposés idéologiques.
Or, ce qui est frappant dans le personnage du Joker, c’est qu’il se refuse lui-même à la rationalisation de sa méchanceté. Alors que la plupart des méchants produisent des déclarations explicites qui indiquent clairement les motivations — peut-être illusoires — de leurs mauvaises actions (dominer le monde, être riche, atteindre l’immortalité etc.), le Joker semble être indifférent aux tentatives de récupération que l’on veut faire de ses actions. C’est là toute l’originalité et tout l’intérêt du film : plutôt qu’un film engagé politiquement et idéologiquement, le Joker fonctionne comme un miroir ou un catalyseur de nos présupposés idéologiques et politiques : le film révèle, presque expérimentalement — avec tous les commentaires idéologiques suscités par son visionnage — comment les hommes ne peuvent s’empêcher d’inventer des raisons et des justifications du mal plutôt que d’en analyser froidement les causes. Contrairement aux animaux sans langage, l’homme ne se contente pas de faire ou de subir le mal ; il produit aussi des discours visant à donner une apparence de sens et de cohérence au mal. « Le chat attrape la souris et la mange ; mais il ne dit pas qu’il le fait pour le bien de la souris ; il ne proclame pas le dogme de l’égalité de tous les animaux, et ne lève pas des yeux hypocrites vers le ciel pour adorer le Dieu de l’univers. » (Pareto)
Ainsi, outre le rappel que pour bien apprécier un film, ou une quelconque oeuvre d’art, il faudrait faire taire notre appareil idéologique, le Joker nous révèle à nous-même notre tendance quasi irrésistible à projeter dans le comportement déviant des hommes des motivations et des justifications qui révèlent finalement davantage nos propres obsessions que les causes véritables de ce comportement. Le désir d’interpréter le mal efface la volonté de le comprendre.