‎‎Florent Basch

Le sommet des dieux

Le film est lent à démarrer ; on ne comprend pas très bien au début pourquoi on devrait s’intéresser à l’enquête du personnage principal, un journaliste sportif spécialisé dans l’alpinisme qui veut retrouver la trace de l’appareil photo égaré sur l’Everest de George Mallory. J’avais peu d’entrain pour le film et j’ai failli m’arrêter complètement à la première demi-heure ; j’aurais eu tort, car le rythme s’accélère rapidement, et tout ce qui suit cette première demi-heure trop lente est excellent.

Le film devient réellement intéressant lorsqu’il se focalise sur Habu, un alpiniste dur, froid, tenace, obsessionnel, intransigeant, qui délaisse tout pour poursuivre sa passion. Le spectateur est alors forcé de se poser la question de l’intérêt de l’alpinisme : à quoi bon tant d’efforts, tant de risques ? Pourquoi Habu, après avoir éprouvé tant de déceptions et de souffrances en poursuivant sa passion, et alors qu’il ne cesse de se sentir coupable de la mort tragique d’un adolescent trop inexpérimenté qu’il a eu la faiblesse d’emmener avec lui, pourquoi continue-t-il ? Manifestement, il ne cherche pas la gloire, ni la fortune. Qu’est-ce qui l’anime ? Pourquoi la peur de la mort et de la blessure ravive le feu de sa quête au lieu de l’éteindre ? On peut y répondre en disant qu’il est juste passionné, qu’il n’a pas d’autre but dans la vie, et qu’il y aura toujours des personnes pour poursuivre déraisonnablement les objectifs les plus invraisemblables.

Mais le questionnement se redouble quand Fukamachi, le journaliste, devient lui-même obsédé par une quête encore plus absurde que celle de Habu : accompagner celui-ci dans sa montée rapide et extrêmement dangereuse de l’Everest. Fukamachi paraît encore plus fou que Habu : toute son énergie est consacrée à comprendre, suivre, photographier, garder un témoignage de la performance d’Habu. Lui-même n’en retirera absolument aucune gloire ; on ne peut supposer qu’il est animé par un désir d’être meilleur ; on dirait qu’il veut risquer sa vie avant tout pour rendre hommage et garder la mémoire d’un exploit d’autant plus beau qu’il est désintéressé. Dans le jargon des philosophes, je dirais que Fukamachi admirant Habu veut comprendre le sens des activités atéliques.

Les activités téliques (de τέλος, le but, la fin) ont une finalité extrinsèque ; elles sont poursuivies pour atteindre un objectif déterminé. Faire les courses est une activité télique : je ne fais pas les courses pour faire les courses ; je fais les courses pour avoir des yaourts à manger en dessert et des éponges pour faire la vaisselle. Ces activité-là n’ont rien de mystérieuses. Les activités atéliques, au contraire, paraissent absurdes : est-il seulement possible de faire quelque chose pour faire cette chose ? Quel est l’intérêt de poursuivre une activité sans intérêt ? Pourquoi s’embêter à faire des efforts pour une activité qui n’a pas de véritable but ?

Ce sont ces questions qui animent Fukamachi. Il croyait, au départ, être simplement intéressé par le mystère de la disparition de George Mallory afin de pouvoir écrire un article passionnant dans son journal. Mais il cherche plus que ça : il veut comprendre pourquoi Habu semble concentrer toute son énergie à une activité atélique au péril de sa vie. Ces questions, implicites, deviennent claires et explicites à la fin du film :

Pour quelle raison aller toujours plus haut ? Pourquoi risquer la mort ? Pourquoi faire une chose aussi vaine ? Aujourd’hui, je sais. Je sais qu’il y a pas besoin de raison. Pour certains, la montagne n’est pas un but, mais un chemin, et le sommet, une étape. Une fois là-haut, il n’y a plus qu’à continuer.

Cette manière de raisonner s’applique à la vie dans son ensemble. Dès que nous questionnons le sens de sa vie en y cherchant un but, c’est-à-dire en la voyant comme une activité télique, nous sommes condamnés à émettre des réponses décevantes (la gloire de Dieu ? La grandeur de l’humanité ? La poursuite de la vie par des enfants qui vont eux-même se poser la même question ?). Mais si nous cessons de poser cette question absurde en comprenant que la vie est une activité atélique, comme l’alpinisme, alors le vertige semble s’apaiser ; nous nous libérons de la tyrannie des buts ; non pas que nous ne cherchons plus rien, mais nous comprenons que cette recherche vaut pour elle-même, et que dès qu’un sommet est atteint, il faut continuer et se donner sans cesse de nouvelles quêtes. Ce n’est pas l’objet de la quête qui importe, mais la quête elle-même.

On trouve une expression bien plus précise et belle de cette idée dans l’excellent texte de Moritz Schlick, Du sens de la vie, selon moi le meilleur qui a été consacrée à cette question si éculée. Le sens de la vie est la jeunesse et le jeu, parce que la jeunesse et le jeu sont des expressions parfaites d'atélisme : une dépense de force qui ne sert aucune finalité extrinsèque.

Il manque encore quelque chose à cette analyse, c’est l’importance de l’adversité. Si la quête d’Habu n’était pas rude et éprouvante, s’il n’y avait pas le risque de l’échec, elle ne l’animerait pas assez, elle ne susciterait pas de passion ni de bonheur. Notre système dopaminergique, qui est le fondement biologique de cette quête incessante de nouveauté, d’amélioration, de supériorité, se nourrit de l’incertitude ; si la victoire était assurée, le combat n’aurait aucun intérêt. Les activités atéliques agonistiques (il y en a qui ne le sont pas, comme la promenade) ont pour condition la difficulté et l’incertitude de leur réussite. Et c’est pourquoi, comme le souligne très clairement Paul Bloom dans The sweet spot, ou, dans un autre registre, les Propos sur le bonheur d’Alain, l’adversité n’est pas toujours un obstacle au bonheur ; l’adversité, dans certaines conditions, est précisément ce qui permet le bonheur.

J’ai peur que le déploiement des IA, en habituant la jeunesse à obtenir des résultats satisfaisants rapides pour n’importe quelle tâche, dissipe le goût pour les activités atéliques agonistiques. J’espère que l’on comprendra toujours la beauté et le bonheur qui se dégagent de la fin du *Sommet des dieux. *

On raconte que George Mallory, questionné sur l’intérêt d’aller risquer sa vie pour gravir l’Everest, aurait répondu : « Parce qu’il est là ».

#bonheur #films