L'hypothèse de Dieu manque d'imagination
Je ne suis pas athée parce que je pense que l’on peut réfuter l’hypothèse de l’existence de Dieu, mais parce que je juge que cette hypothèse manque d’ambition.
Il est aisé de montrer les difficultés — selon moi insurmontables — soulevées par la théorie que le monde a été créé par un Dieu censé être omnipotent, omniscient, bienveillant, éternel et toutes les perfections que l’on voudra encore lui ajouter : pourquoi Dieu a-t-il créé le monde ? Pour son divertissement ? Pourquoi laisse-t-il le mal prospérer ? Parce qu’il n’est pas si bienfaisant que ça ? Parce qu’il y a aussi des forces du mal qu’il n’arrive pas à éradiquer ? Parce qu’il veut tester ses créatures et cruellement les soumettre à l’adversité ? Pourquoi demeure-t-il caché ?
Mais jouer ce jeu là est à peu près inutile avec les théistes ; en cherchant bien, on trouvera toujours des réponses plus ou moins probantes à ces difficultés ; toute l’histoire de la théologie est emplie d’arguments subtils pour répondre à ces objections anciennes. Il est rare de convaincre quelqu’un par la seule énonciation d’objections valides ; la raison est si créative, si habile, elle est si programmée pour justifier tout et se justifier devant autrui ou soi-même, qu’elle ne cédera pas si aisément, même face à la rigueur logique des meilleurs arguments et contre-arguments athées.
Par ailleurs, j’ai remarqué plus d’une fois que les théistes parviennent à contre-attaquer en brocardant la sécheresse rigide de l’athée, son incapacité à regarder en face le mystère de l’univers, sa froideur devant les vertiges métaphysiques. Le théiste ne parvient peut-être pas toujours à résorber les contradictions naissant de l’hypothèse de Dieu, mais lui, au moins, prend au sérieux le mystère du monde ; tandis que l’athée, au contraire, paraît nier le mystère — et de fait parfois il le nie —, ce qui l’enferme dans une posture orgueilleuse : en affirmant péremptoirement que Dieu n’existe pas, qu’il n’y a rien de scientifique dans cette hypothèse infantile et archaïque, l’athée semble affirmer que tout est compréhensible, qu’il n’y a là rien à chercher, qu’il faut juste admettre que l’univers est apparu, que nous sommes-là, et c’est très bien comme ça. Dès lors que l’athée se retrouve dans cette position étroitement scientiste et rationaliste, il est en tort, il a déjà perdu face aux spiritualistes ; il pèche par manque d’étonnement, péché suprême de la métaphysique. Les théistes manquent peut-être parfois de cohérence, mais il ne manquent pas d’émerveillement et d’étonnement ; le fait même qu’ils recourent à un être supérieur pour expliquer le monde prouve qu’ils ont conscience que quelque chose cloche dans cet univers, qu’on ne peut juste pas accepter qu’il est sans pousser plus avant la réflexion.
Je propose d’attaquer le théisme autrement, en partant justement de l’étonnement métaphysique face à l’existence de l’univers : l’hypothèse de Dieu n’est pas intéressante et ne mérite pas d’être examinée parce qu’elle ne prend pas assez au sérieux l’étrangeté de l’existence de ce monde. Quand on prétend expliquer le monde par un être supérieur qui aurait délibérément conçu le monde, j’ai envie de dire : « Quoi ? C’est tout ? Ce serait juste ça ? Le monde existe juste parce qu’une intelligence consciente — toujours plus ou moins calquée sur l’homme, quoiqu’on le nie — l’a voulu ? ». Dieu, c’est un concept trop simple ; qu’il soit doté de caractéristiques anthropomorphiques comme dans les religions populaires, ou de propriétés abstraites vagues comme dans le déisme plus philosophique et raisonnable, il s’agit toujours d’une idée profondément simpliste. Or, j’ai la conviction profonde — je dirais même que j’ai une certitude viscérale, qui me prend par éclair quand je suis pris par un tournis métaphysique — que la réponse que nous cherchons est infiniment plus complexe et étrangère à notre pensée. Dieu est une solution de facilité, c’est un mélange peu subtil de différentes idées éminemment humaines ; il faut vraiment manquer d’imagination pour penser que c’est là le fin mot de l’histoire.
S’il y a bel est bien quelque chose qui permette de rendre compte du monde, ce doit être quelque chose qui doit être tellement détaché de toute notre humanité que nos concepts habituels ne doivent pas être adéquats pour penser cette chose. Et il est très probable que ce quelque chose n’est pas à envisager au singulier, comme nous tendons spontanément à le faire, mais au pluriel : j’imagine aisément que les éléments qui gouvernent la naissance et la fin de l’univers sont des processus multiples, et qu’il ne s’agit pas d’une seule entité — ce serait trop simple.
Il y a un enseignement trop négligé du progrès de la science, et notamment de la physique quantique : ce n’est qu’en procédant à des distorsions conceptuelles que l’on parvient, laborieusement, à mieux comprendre le monde. Il suffit de s’intéresser même superficiellement à des phénomènes tels que l’intrication quantique ou la dualité onde-corpuscule pour comprendre que notre cerveau n’est pas naturellement équipé pour penser les mécanismes du monde. S’il faut une telle violence dans la distorsion conceptuelle naturelle pour comprendre des phénomènes physiques élémentaires, quelle distorsion encore plus terrible et violente et inimaginable faudrait-il avoir pour percer un peu du mystère de l’origine du monde et de l’être !
Je ne suis pas si hostile que ça à la spéculation métaphysique, contrairement à certains positivistes qui voudraient interdire à tous de conjecturer vainement en l’absence de méthode fiable pour parvenir à la vérité ; au contraire, j’aimerais que l’on ait plus d’audace métaphysique, au sens où j’aimerais qu’on ose proposer des idées bien plus tordues, plus bizarres, plus intrépides que celle, si convenue et ennuyeuse, d’un Dieu créateur du monde. La mode actuelle consistant à spéculer sur l’idée que nous serions dans une réalité virtuelle, comme l’envisage sérieusement Nick Bostrom et de façon amusante Hervé Le Tellier dans L’anomalie, me paraît aller dans le bon sens ; non pas que je crois cette hypothèse particulièrement convaincante, mais au moins, elle propose quelque chose de différent, de fécond, sur quoi on peut tisser de nouvelles spéculations intéressantes.
Je suis athée précisément parce que je respecte le mystère du monde ; je nie Dieu parce qu’il est trop manifeste qu’il s’agit d’une projection des représentations humaines sur notre étonnant univers. Croire en Dieu, c’est insulter le mystère du monde.