Ne pas soigner les maux de pensées par la pensée
Quand nous souffrons d’angoisses, de tergiversations douloureuses, qui prennent la forme de pensées qui tourmentent notre esprit, nous sommes naturellement enclins à remédier à notre souffrance en pensant mieux, comme si la pensée était à la fois le poison et le remède. Or, cela ne fonctionne presque jamais, contrairement à ce que pensent, par exemple, les stoïciens. Si nous sommes tourmentés par des doutes sans fondement sur notre valeur, sur notre travail, sur nos choix de vie, et que nous savons l’irrationalité, la vacuité, la nuisance de ces doutes, il ne suffira pas de penser droitement pour les éteindre. Bien au contraire, la tentative de penser droitement nourrira le processus psychique malsain, et nous enfermera dans un monologue, où nous essayons de nous persuader nous-même, nous détournant ainsi du seul remède correct : l’action. Il faut que ce soit comme un réflexe : dès que tu souffres de pensées malheureuses, cesse de vouloir corriger tes pensées par la pensée, et va œuvrer quelque part, si possible en travaillant physiquement à une tâche si prenante qu’elle fasse taire le processus psychique malsain. De même qu’on ne se guérit pas de la peur des araignées avec des raisonnements, on ne se guérit pas de ses doutes ni de ses angoisses en raisonnant, même en raisonnant bien. Aussi Alain a-t-il parfaitement raison de dire (et je crois que c’est l’une des idées les plus importantes de ses Propos sur le bonheur) : « Dans les moments d’anxiété n’essayez point de raisonner, car votre raisonnement se tournera en pointes contre vous-même ; mais plutôt essayez ces élévations et flexions des bras que l’on apprend dans toutes les écoles ; le résultat vous étonnera. Ainsi le maître de philosophie vous renvoie au maître de gymnastique. »
La tentation est toujours grande pour moi de lire un livre de philosophie pratique quand de mauvaises pensées m'assaillent : je feuillète Marc-Aurèle, à la recherche de pensées revigorantes ; je me dis que c’est le bon moment pour relire Spinoza, avant de me rappeler à quel point il est barbant ; j'oublie qu’à chaque fois que j'ai tenté de trouver le salut dans les livres, seule ma raison abstraite pouvait y trouver de la satisfaction, laissant mon corps (c’est-à-dire moi-même, car nous ne sommes rien de plus que la totalité de notre corps) frustré, laissé en marge. — Alors, dans ces moments d’errance, éteins la tentation des livres, et souviens-toi que 10 kilomètres de course t’ont toujours rendu plus heureux que n’importe quelle lecture philosophique.