‎‎Florent Basch

Petite énumération de propositions empiriques fragilisant la croyance au libre arbitre

Il est difficile de faire fléchir un partisan du libre arbitre ou de n’importe quelle autre thèse en déployant des arguments a priori. Les arguments non-empiriques donnent toujours le sentiment qu’on essaye d’embrouiller l’entendement à coup de syllogismes habiles, cachant sournoisement une faute logique quelque part ; après tout, si on peut réussir à rendre théoriquement plausible la thèse que le mouvement n’existe pas (paradoxe d’Achille et de la tortue) contre toute évidence sensorielle, on peut bien aussi donner l’illusion que le libre arbitre n’existe pas dans une série d’inférences apparemment convaincantes. Il n’est donc pas très étonnant de constater que les meilleures tentatives de réfutation non-empiriques de l’idée de libre arbitre n’emportent que peu la conviction ; ainsi, l’argumentation a priori de Galen Strawson, nommée “l’argument basique”, ne peut, il me semble, que renforcer la conviction de ceux qui doutent déjà fortement de l’existence du libre arbitre et de la responsabilité morale (en résumé : pour être libre et moralement responsable, il faudrait être responsable de ce que l’on fait, mais pour être responsable de ce que l’on fait, il faudrait être responsable de ce que l’on est, or, il est évident qu’il est impossible d’être responsable de ce que l’on est).

Dans un procès au tribunal où il est impossible de démontrer avec une certitude absolue la culpabilité d’un accusé, nous pouvons accumuler les petits faits avérés qui, accumulés, renforcent suffisamment la probabilité de la culpabilité pour qu’un jugement juste soit prononcé ; de même, nous pouvons, sans prétendre apporter une démonstration définitive, rendre suffisamment plausible la thèse de l’inexistence du libre arbitre et de la responsabilité morale en dressant une liste synthétique de propositions empiriquement vérifiées allant à l’encontre de la croyance en leur existence. C’est ainsi, je crois, qu’une philosophie empiriste et positiviste doit procéder : modestement glaner des connaissances fiables générées par la science, les traduire en une forme assimilable pour l’entendement, les rapporter à des théories et des thèses pour évaluer leur plausibilité, en tirer des leçons générales sur notre vision du monde et notre conduite morale. On ne doit pas procéder autrement si on veut argumenter sur les problèmes du choix du meilleur mode de gouvernement, des moyens d’accéder durablement au bonheur, sur la dangerosité du développement rapide des IAs pour la civilisation humaine.

Concernant le problème du libre arbitre, l’exercice n’est pas trop difficile à mener à bien ; avec le progrès rapide des sciences empiriques ces cent dernières années, nous connaissons un très grand nombre de tendances incontrôlables identifiées par les neurosciences, la sociologie, l’endocrinologie, l’anthropologie, la génétique, la criminologie. Je me propose donc ici de donner un petit aperçu de l’arc causal multifactoriel hors de notre contrôle susceptible d’influencer notre pensée et notre comportement. La quasi-totalité de ces faits empiriques provient de Behave de Robert Sapolsky ; on y trouvera les références de toutes les études évoquées ici.

Agmydales

Cortex frontal

Le cortex frontal est la partie du cerveau la plus développée chez l’homme comparativement aux autres espèces : c’est ce qui détermine les fonctions exécutives, la gratification différée, la planification sur le long germe, la régulation des émotions, l’inhibition des pulsions — bref, tout ce qui est traditionnellement associé à ce qui nous rend supérieurs aux autres animaux.

Attirance sexuelle

Influence des odeurs sur l’attitude morale

Faim

Testostérone

Ocytocyne

Syndrome prémenstruel

Glucocorticoïdes (cortisone et cortisol), générés par le stress.

Les gènes

Culture individualiste et holiste

Les cultures holistes sont les cultures qui valorisent l’harmonie, l’interdépendance, la conformité au groupe par contraste avec les cultures individualistes qui valorisent plutôt l’autonomie, l’accomplissement personnel, l’originalité, la compétitivité.

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Des études comparées ont permis de découvrir que dans les cultures individualistes, on tend, par rapport aux cultures holistes, davantage à :

Inégalités

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Et… je m’arrête ici parce que j’en ai marre : ανάγκη στεναι

Quand on se représente dans l’esprit l’ensemble de ces faits, peut-on encore décemment croire que l’on est responsable de ce que l’on fait et de ce que l’on est ? Peut-on encore croire qu’un psychopathe aurait pu faire autrement, qu’un major de promo est à l’origine de son propre succès ? Comment pourrait-on envisager qu’une volonté puisse être autonome et moralement responsable face à toutes ces forces causales ?

Et pourtant, ceci n'est qu'un échantillon très limitée et imparfait des tendances causales qui déterminent notre comportement ; on pourrait en citer des centaines de plus. Absolument n’importe quoi chez n’importe qui peut s’expliquer par une multiplicité de facteurs causaux ; rien n’échappe à ce déterminisme.

Si, de surcroît, on prend la mesure de notre ignorance et de la complexité de notre machinerie intérieure, de notre cerveau et de la société, en ayant clairement à l’esprit que les sciences utilisées pour découvrir ces faits n’en sont qu’à leur balbutiement, nous comprenons alors à quel point c'est uniquement par manque de connaissances que nous sommes tentés de justifier la croyance au libre arbitre et à la responsabilité morale. Devant cette croissance continue des connaissances déterminant nos actions et nos pensées, nous ne pouvons ni nous fier à des raisonnements motivés niant l’évidence empirique ni rester neutres : cela n’est pas volontaire, nous sommes embarqués... Nous devons résolument admettre l'inexistence quasi certaine du libre arbitre et en mesurer les conséquences éthiques et politiques. Nous ne pouvons plus croire en la liberté de l'âme des théologiens, dans la liberté transcendantale des kantiens, dans le sybillin pouvoir de néantisation du pour-soi des existentialistes, dans les tours de passe incohérents des compatibilistes ; nous devons assumer la pensée d'une vie sans libre arbitre et sans responsabilité morale. Et cela, sans résignation, car il ne s'agit pas d'une mauvaise nouvelle ; avec enthousiasme, car l'humanité gagnera à se penser elle-même en procédant à la manière des ingénieurs qui cherchent activement à améliorer les systèmes qu'ils construisent plutôt qu'à la manière des juges qui perpétuent le ressentiment collectif sans chercher à remédier aux problèmes fondamentaux.