‎‎Florent Basch

Proverb : Reich et Wittgenstein

Comme il suffit d’une petite pensée pour remplir toute une vie !

J’ai écouté avec fascination et ravissement Proverb de Steve Reich plusieurs dizaines de fois avant de découvrir, par un élan hasardeux de curiosité, sur la page Wikipédia du morceau, que le texte chanté pendant 14 minutes était une citation de Wittgenstein extrait de Culture and Value :

How small a thought it takes to fill a whole life ! 

J’aime ces coïncidences heureuses qui étonnent l’esprit et incitent à découvrir des connexions inattendues. J’aime Steve Reich, j’aime Wittgenstein, mais je n’ai jamais pensé au rapport entre les deux. Que puis-je trouver de commun entre Steve Reich, le compositeur minimaliste qui m’a réconcilié avec la musique classique contemporaine, et Wittgenstein, qui m’a converti à une nouvelle manière de faire de la philosophie en me dégoûtant à jamais des ambitieux systèmes de pensée de la tradition ?

Proverb

Dès la première minute, le morceau de Reich génère une atmosphère envoûtante : le chant épuré a cappella, la répétition du même motif musical par une autre voix, sans grande variation mélodique, fait immédiatement penser aux oeuvres chorales médiévales — et, en effet, Steve Reich s’est inspiré du cantus firmus de l’école de Notre-Dame, et de Pérotin en particulier, pour composer ce morceau. Mais nous sentons rapidement qu’il s’agit d’une oeuvre moderne : nous reconnaissons qu’il s’agit de l’anglais et non du latin ; les lignes mélodiques sont trop rapprochées, la polyphonie trop dense pour être médiévale ; l’orgue qui soutient le chant est électrique ; et surtout, à partir de la deuxième minute, on entend le timbre détonant du vibraphone, typique de l’univers musical de Reich. Je ne saurais exactement dire pourquoi, le son du vibraphone m’enchante à chaque fois ; quoique moderne (le vibraphone a été inventé au début du XXe siècle), il suggère quelque chose d’ancien, monastique, sacré. Plus la musique avance, plus je ressens cette combinaison envoûtante du sacré et du moderne, de la polyphonie médiévale et du minimalisme américain. La fin en particulier, à la dernière minute, me saisit à tous les coups : après les passages musicaux les plus surprenants, qui s’éloignent le plus de la ligne mélodique primitive, où la dissonance et l’insolite semblent prendre le dessus, on retrouve la pureté de cristal de la ligne mélodique primitive, qui chante distinctement la phrase de Wittgenstein : How small a thought it takes to fill a whole life.

Les morceaux de Steve Reich les plus expérimentaux me plaisent mais me lassent une fois le plaisir de la découverte passé. Mais celui-ci, tout comme Tehilim, ne me lasse pas, je l’écoute avant de dormir, je l’écoute en lisant, en courant, dans toutes les occasions, et toujours avec un plaisir renouvelé, comme si l’audace créative de Reich mêlée aux structures canoniques classiques constituait une perfection toujours nouvelle à découvrir. Les musiques médiévales, apaisantes, sereines, finissent toujours par rapidement m’ennuyer ; les musiques les plus expérimentales du XXe et XXIe siècle (Stockhausen, Ligeti etc.), perturbantes, déstabilisantes, finissent toujours par m’irriter ; mais les meilleures oeuvres du minimalisme contemporain de Philip Glass, Arvo Pärt, Steve Reich, m’étonnent et me rassérènent continuellement.

Esthétique minimaliste du style philosophique de Wittgenstein

Le style d’écriture philosophique de Wittgenstein fait penser aux compositions de Steve Reich : un motif simple est énoncé, puis se répète dans une structure en évolution, de sorte que le motif acquiert progressivement de nouvelles nuances de sens en complexifiant l’ensemble. A partir d’une idée primitive simple, par exemple celle d’un jeu de langage où deux maçons se contentent de communiquer des instructions pour obtenir des blocs, des colonnes, des dalles et des poutres en criant leur nom, Wittgenstein développe, tout au long de la première partie des Recherches philosophiques, de nouvelles idées de plus en plus étonnantes, toutes dérivées pourtant de cette première expérience de pensée assez basique. Les jeux de langage imaginés se complexifient, de nouvelles variables apparaissent, les problèmes philosophiques évoluent, mais toujours le lecteur a en tête ce premier jeu de langage primitif où deux maçons se crient des noms d’objets sur un chantier. La lecture de Wittgenstein donne au début le sentiment qu’il dit des choses trop simples, sans intérêt, des choses qui sont même bizarres tellement elles sont banales ; mais à mesure qu’il tisse des idées nouvelles à partir du même motif, on se perd dans un étrange labyrinthe où de multiples directions apparaissent et où on ne sait plus trop quelle voie emprunter. Je pense que la fascination particulière qu’exerce Les recherches philosophiques provient de la beauté naissante de cette série de motifs simples (cris des maçons, jouer aux échecs, mal de dent, attendre quelqu’un…) qui tourbillonnent, évoluent en spirale autour d’une trame invisible, jusqu’à étourdir complètement le lecteur qui ne sait plus du tout quoi penser alors que tout semblait si simple au commencement.

Toutefois, alors que la musique de Reich fournit une résolution, un retour à la simplicité primitive, à la clarté de cristal, Wittgenstein nous laisse dans le labyrinthe embrumé ; c’est à cause de cet hermétisme de l’ensemble que Wittgenstein me fatigue : je suis à peu près sûr que je continuerais à écouter Reich dans les années futures, alors que plus le temps passe, moins je trouve d’intérêt et de bonheur à fréquenter à Wittgenstein.

L’aphorisme de Wittgenstein

Steve Reich connaît bien l’oeuvre de Wittgenstein : il l’a étudié à Cornell pendant ses études de philosophie dans les années 40. Mais pourquoi a-t-il choisi cette phrase en particulier ? Que signifie-t-elle ?

Wittgenstein a produit une grande quantité d’aphorismes du même type : une affirmation simple dans une forme minimale, épurée, qui peut paraître banale, mais qui paraît si juste qu’elle peut émouvoir et s’inscrire durablement dans notre mémoire.

Un autre aphorisme du même acabit que j’affectionne particulièrement :

« Le monde de l’homme heureux est un autre monde que celui de l’homme malheureux. » (Tractatus).

Le point important de l’aphorisme de Wittgenstein mis en musique par Reich est, je crois, l’insistance sur la petite pensée. Il est beau et édifiant d’observer comment une pensée humble, chétive, sans prétention, peut se développer pendant toute une vie. C’est une invitation à l’humilité : ne crois pas que ta vie est si étendue que tu pourras y faire pousser mille pensées complexes ; une seule petite pensée, bien à toi, soigneusement cultivée, pourras combler ton existence entière.

Il me paraît assez évident que l’aphorisme s’applique à la vie de Steve Reich lui-même. La petite pensée de Reich, c’est la musicalité nouvelle qui émerge de la répétition cyclique d’un motif peu à peu décalé. Pendant 60 ans, Reich a déployé cette petite pensée dans des oeuvres variées d’inspirations diverses, qui ne se réduisent pas à cette seule technique, mais qui laissent toujours une marque reconnaissable ; on se dit : « c’est du Reich ». J’imagine facilement Steve Reich, en 1995, prendre du recul sur sa vie, tomber sur cet aphorisme de Wittgenstein, et constater en effet comme toute sa vie créative est le prolongement d’une petite pensée qu’il n’a cessé de cultiver et d’approfondir.

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