Contra Marc-Aurèle : Qui a vu le présent n'a pas tout vu
Qui a vu le présent a tout vu, et tout ce qui a été depuis l’infini et tout ce qui sera à l’infini ; car toutes choses ont même origine et même aspects. — Marc Aurèle, VI, 37 (traduction nnoy)
Marc-Aurèle, tu croyais te consoler de la mort en insistant sur la répétition indéfinie de toutes choses : rien de nouveau sous le soleil, les gens qui viendront plus tard verront la même chose que moi, quand la vie continuera après mon trépas, tout sera pareil, je ne raterais rien. Le monde est toujours le monde ; la nature humaine est toujours la nature humaine ; le contexte change, le décor se modifie, les personnages ont des autres noms, des autres vêtements, mais, dans le fond, ces altérations sont superficielles : le soleil brillera toujours, l’essentiel est immuable.
Marc-Aurèle, tu as certes vu l’horreur sanglante des guerres, l’ivresse du pouvoir, le désordre amoureux ; tu as vu aussi la cohorte des vices, fierté, paresse, avarice, tout comme tu as pu voir à l’oeuvre les vertus humaines, le courage devant l’adversité, le sacrifice de soi pour ce qui nous dépasse, l’amour du savoir pour le savoir, la douceur de la tendresse filiale. Quand tu écoutais les chants de l’Iliade, tu sentais que les passions de ces héros, la colère d’Achille, la fureur téméraire de Diomède, la peur panique d’Hector, ne différaient pas de ce que tu voyais autour de toi, dans ton armée et en toi-même. Il était indubitable que les gens du futur, dans 500 ans, dans 2000 ans, dans 10 000 ans, continueront à être comme Achille, Diomède, Hector, et toi-même.
Mais en réalité, Marc-Aurèle, tu as vu beaucoup de choses, mais tu n’as pas tout vu. Tu n’as pas vu les bombes nucléaires, la destruction de la nature, la hantise que l’entropie rend toute édification vaine, la prédiction de l’implosion du soleil. Tu n’as pas connu l’angoisse devant les risques existentiels, le frémissement de l’accélération technique exponentielle, le décentrement de l’homme de l’univers, les trous noirs qui engloutissent les étoiles. Tu n’as pas vu non plus les nouveaux moyens d’expression artistique, les bibliothèques numériques plus grandes que la bibliothèque d’Alexandrie qui tiennent dans la main, l’homme sur la lune, ni les intelligences artificielles qui font ton portrait en 30 secondes et rédigent de mauvais commentaires scolaires de tes pensées. Tu n’as même pas vu de tomates ou de pommes de terre ! Tu ne pouvais pas savoir que la nature humaine peut s’altérer, que la machinerie biologique à l’origine des passions peut se réinventer, que l’on décrira des sentiments qu'Homère ne pouvait ressentir et imaginer.

Et moi non plus je n’ai pas tout vu : je n’ai pas vu les intelligences artificielles générales à l’oeuvre, les post-humains, la science de la conscience achevée, la théorie du tout qui réconcilie la physique quantique et la relativité générale. Je n’ai pas vu d’extraterrestres, ni de réalité virtuelle aussi réaliste que la réalité, ni l’implantation de nouvelles capacités sensorielles qui étend le champ du monde perceptible. Je n’ai pas vu ce que je ne peux nommer, ce que je ne peux imaginer, tant cela sera différent de ce qui se présente à moi aujourd’hui. Je ne sais pas ce que je n’ai pas vu, mais je vois trop bien que je n’ai presque rien vu de ce que le monde pourrait nous offrir.
Je n’ai pas vu tout ça, mais je veux le voir — le bon comme le mauvais. C’est pour ça que je ne suis pas du tout convaincu par ta consolation à la mort, Marc-Aurèle ; je ne peux comme toi me forcer à croire que tout est déjà vu, qu’il n’y a rien à découvrir ; je sais d’une certitude douloureuse qu’il y a tant à découvrir que tu n’as pas vu, et que je n’ai pas vu, et que nous aimerions pourtant voir.
Non, Marc-Aurèle, qui a vu le présent n’a pas tout vu : les choses n’existent pas dans l’infini, les choses qui ont été diffèrent de celles qui sont à venir ; l’étroitesse de notre horizon temporel ne doit pas nous faire ignorer l’incalculable potentiel de variation de l’avenir.
Mais peut-être est-il plus sage de ne pas aspirer à ces nouveautés, et qu’il y a bien de l’immaturité à vouloir voir sans cesse quelque chose de neuf. Peut-être que, même transporté en notre temps, tu maintiendrais ta pensée, et, fidèle au stoïcisme, tu choisirais de te représenter ces nouveautés comme des variations infimes et insignifiantes : le critère déterminant la valeur des variations du monde ne réside-t-il pas dans notre esprit ? Il se peut qu’on puisse se forcer à voir les choses ainsi ; pour moi, je m’y refuse, et y vois un vain effort de rationalisation pour tenter d’atténuer la douleur de devoir quitter la partie en cours de route : quand je te lis, toi et les autres stoïciens, je m’imagine toujours le renard affamé se forçant à voir les raisins verts. Peut-être est-ce le signe que je ne suis pas sage ou que je ne veux pas être sage ; peut-être suis-je prisonnier de mon circuit dopaminergique qui me drogue à la recherche de la recherche ; mais je ne peux m’empêcher de désirer voir l’humanité ou ce qu’il en découlera faire émerger des variations intéressantes et m’attrister d’avance de ne pas en avoir vu davantage.