‎‎Florent Basch

Retour décroissant de la curiosité

Plus nous avançons en compréhension du monde, moins nos efforts d’instruction sont payés de retour. Je me souviens qu’à 17 ans, tout me paraissait révolutionnaire, excitant ; j’avais l’impression de comprendre enfin la condition humaine, ou la nature de la réalité, en découvrant la révolution copernicienne de Kant ou les maximes de La Rochefoucauld. Avant mes trente ans, ces élans d’enthousiasme, me donnant l’impression de comprendre une vérité fondamentale sur les êtres et les choses, étaient plus rares qu’avant, mais encore présents ; je me souviens de la lumière qu’a apporté dans mon regard sur le monde la compréhension des principes fondamentaux du libéralisme ou ceux de la psychologie évolutionniste et leurs conséquences pour penser les valeurs morales, les relations amoureuses, la compétitivité sociale. Mais depuis quelques années, je ne ressens plus cette sensation euphorique de découverte. Bien sûr, j’apprends des choses, mais cette apprentissage vient étayer une vision du monde déjà existante, consolider les fondations, colorier l’intérieur du dessin, sans modifier le dessin ou altérer les fondations. Est-ce le signe d’une maturité intellectuelle ou d’un encroûtement intellectuel ? Est-ce lié à mon âge -- 32 ans -- ou à la nature de mes connaissances ? Peut-être n’est-ce qu’un état temporaire ? En tout cas, je prends peur qu’avec le temps qui passe, je perde l’enthousiasme qui animait encore il y a peu ma curiosité. Peut-être est-ce dû au fait que je m’intéresse trop aux généralités (la soif de généralités des philosophes décriée par Wittgenstein) et que passé un certain niveau de compréhension du monde, c’est dans l’approfondissement des détails que se trouvent les plus précieux trésors de la connaissance. Je me dis ainsi que pour retrouver l’enthousiasme perdu, je devrais tendre à me focaliser sur des aspects précis des champs de connaissance que j’ai déjà appréhendés — mais peut-on ainsi forcer l’intérêt ?