Sagesse et attitude objective
Puisque le libre arbitre est une illusion et qu’il est incorrect d’attribuer une responsabilité morale aux humains, la sagesse ne consisterait-elle pas à adopter le plus possible l’attitude objective dont parle P.F Strawson dans son article Freedom and resentment, c’est-à-dire une attitude où l’on interagit avec nos semblables avec un regard neutre, sans jugement ?
Non, c’est plus compliqué que ça. L’attitude objective, dans certaines circonstances, produirait des effets négatifs. Quelqu’un qui aurait sans cesse l’attitude objective ne jouerait pas le jeu des relations humaines. Et quelqu’un qui ne joue pas le jeu peut être néfaste, nuisible, dangereux — ou parfois juste fastidieux. La reconnaissance de l’absurdité de la responsabilité morale nous conduit à adopter l’attitude objective dans les moments appropriés — lorsque nous pensons seuls aux autres hommes, lorsque nous devons prendre le comportement approprié dans une situation humaine difficile —, mais elle ne nous conduit pas à l’adopter tout le temps. Quelqu’un qui abolirait tout à fait de ses interactions sociales le ressentiment, le pardon, l’attribution de responsabilité, la colère, ne pourrait pas communiquer normalement avec sa famille, avec ses collègues ; il serait un agent social bizarre, inefficace. Imagine un coach sportif, un instituteur, un patron, ou tout simplement un parent adoptant en permanence l’attitude objective… L’attitude participante, réactive est une condition de la communication entre humains, et la communication entre humains est primordiale pour améliorer le monde. La sagesse, d’une manière ou d’une autre, doit consister à améliorer le monde.
La sagesse consiste donc à adopter l’attitude objective dans les moments de contemplation et de dilemme, pour regarder le monde avec douceur et mansuétude, pour agir avec efficacité et intelligence, mais pas à l’adopter systématiquement. Le sage sait quand passer de l’attitude réactive à l’attitude objective ; il n’a pas la folie de croire que l’adoption totale et extrême d’une seule de ces attitudes aura toujours les meilleurs effets sur lui et sur les autres. On ne saurait donner de guide précis indiquant quand il faut passer de l’attitude réactive à l’attitude objective. Mais on peut donner un raccourci : il faut penser aux autres avec l’attitude objective et agir avec l’attitude réactive dans les situations où nous en avons besoin pour modifier le comportement des gens, avec toujours l’attitude objective en pensée de derrière.