Supériorité pratique de l'éthique des vertus
Je me sens souvent partagé entre la doctrine utilitariste et la doctrine de l'éthique des vertus, mais si je réfléchis aux effets pratiques de l'une et de l'autre sur ma vie, la seconde a davantage infléchi mon comportement que la première. Réfléchir en termes de vertus et de vices permet de se sentir plus engagé dans la vie morale. Si je me demande : « en quoi mes actions contribuent-elles au bien-être général ? », comme le voudrait la doctrine utilitariste, je peux trouver des réponses qui m’inciteraient à augmenter ma contribution au bonheur collectif, et même modifier les croyances éthiques fondamentales qui déterminent ma conception du bien et du mal, mais je ne serais que peu conduit à réformer en profondeur ma manière de vivre au quotidien. Le mode de pensée utilitariste paraît abstrait et impersonnel, il ne s'adresse qu'indirectement à moi et à ma manière de vivre.
Au contraire, évoquer les vices et les vertus permet de centrer le regard éthique sur moi-même ; la connotation positive et négative des termes « vertu » et « vice » génère des émotions incitatives, consolidant le bon comportement et diminuant le mauvais. Je peux me concentrer, au jour le jour, sur un vice précis (gourmandise, égoïsme, inattention…), l’identifier comme l'ennemi à abattre en moi, trouver des signaux pour l'identifier, le traquer, et former des méthodes pour l'atténuer ou l’éradiquer ; je peux partir de l’idéal que je me fais d'une vertu (charité, courage, attention…), énumérer les habitudes concrètes qui me permettraient de l'incorporer, et progressivement travailler à m’amender. Toutefois, je ne pense pas que l’éthique des vertus puisse se suffire à elle-même, elle manque de fondements, et l’utilitarisme est la seule doctrine qui parvient à donner des fondements plausibles. C’est pourquoi, quand je philosophe abstraitement sur l’éthique, j’incline vers l’utilitarisme ; mais lorsque j’aspire vraiment à corriger moins faire de mal, à corriger mes défauts, j’incline spontanément vers l’éthique des vertus.