Une mort très douce — Simone de Beauvoir

J'ai aimé le rythme rapide de l'ouvrage. Il n'y a pas de longueurs, il n'y a pas de lamentations emphatiques. L'émotion n'est pas artificiellement accentuée par des procédés rhétoriques, comme c'est trop souvent le cas dans les livres qui racontent la mort de proches. Le ton est juste : elle raconte naturellement ce qui s'est passé, en insistant sur ses sentiments parfois surprenants et contradictoires, et essaye de comprendre ce qu'elle ressent. Le livre a une tonalité stendhalienne : c'est vif, spontané, naturel, intelligent, sans mauvaise rhétorique. Je suis bien plus touché par un récit de ce genre que par les sanglots lyriques d'Albert Cohen ou autre auteur de la même veine.
Dans son visage desséché, ses yeux étaient devenus énormes ; elle les écarquillait, elle les immobilisait ; au prix d'un immense effort, elle s'arrachait à ses limbes pour remonter à la surface de ces lacs de lumière noire ; elle s'y concentrait tout entière ; elle me dévisageait avec une fixité dramatique : comme si elle venait d'inventer le regard. « Je te vois ! » Il lui fallait chaque fois le reconquérir sur les ténèbres. Par lui elle s'agrippait au monde, comme ses ongles s'étaient agrippés au drap, afin de ne pas sombrer. « Vivre. Vivre. »
Une interrogation récurrente revient dans le livre : pourquoi avoir été autant bouleversée par la mort de sa mère alors qu'elle a souffert de son éducation rigide et oppressante pendant son adolescence et qu'elle est devenue assez indifférente à son égard pendant sa vie adulte ? Je crois que j'ai particulièrement aimé cette volonté de comprendre, sans illusion, l'évolution de ses sentiments vis-à-vis de sa mère. Quand une personne meurt, on ne voit plus ce qu'elle était juste avant de mourir ; la personne devient un personnage : on se représente l'ensemble de sa vie. J'ai observé un processus analogue quand ma grand-mère maternelle est morte : j'ai vite oublié les dernières années de sa vie, marquées par la démence -- elle ne me reconnaissait même plus à la fin --, et je pensais à elle en me représentant sa présence à différentes périodes où je l'ai connue, quand elle m'éduquait mes premières années, quand j'étais un adolescent rabougri et introverti aux cheveux longs... Mais je crois que ce que j'ai le plus aimé dans ce livre, c'est sa conception lucide, tragique, de la mort. La mort n'est jamais normale ; elle est toujours scandaleuse ; elle n'est pas la conséquence d'être né, ni d'être vieux ; elle est toujours un accident, une contingence ; elle est toujours indue. La mère de Beauvoir, malgré ses croyances chrétiennes, ne voulait pas mourir ; elle avait cet attachement animal pour la vie, qui la rend touchante malgré l'existence dans son esprit d'illusions faussement réconfortantes.
Maman aimait la vie comme je l'aime et elle éprouvait devant la mort la même révolte que moi. J'ai reçu pendant son agonie beaucoup de lettres qui commentaient mon dernier livre : « Si vous n'aviez pas perdu la foi, la mort ne vous effraierait pas tant », m'écrivaient, avec une fielleuse commisération, des dévots. Des lecteurs bienveillants m'exhortaient : « Disparaître, ce n'est rien : votre œuvre restera. » Et à tous je répondais en moi-même qu'ils se trompaient. La religion ne pouvait pas plus pour ma mère que pour moi l'espoir d'un succès posthume. Qu'on l'imagine céleste ou terrestre, l'immortalité, quand on tient à la vie, ne console pas de la mort.
- Quelque chose m'a étonné dans le livre. Beauvoir est existentialiste ; comme Sartre, elle soutient que l'homme est entièrement responsable de ce qu'il est et de ce qu'il fait ; or, elle se montre particulièrement compatissante et compréhensive vis-à-vis des défauts de sa mère en les expliquant par des facteurs étrangers à sa volonté : elle ne pouvait pas échapper à son éducation chrétienne ; elle a souffert de l'abandon de son mari frivole ; elle n'avait pas les armes intellectuels pour se libérer de sa condition. Sans le dire, Beauvoir fait un tableau déterministe de sa mère, et l'absout en reconnaissant l'inévitabilité de son parcours, de son psychisme, de ses valeurs. On voit ici les limites de cette mauvaise philosophie qu'est l'existentialisme. Le portrait de la mère de Beauvoir me paraît d'autant plus beau qu'il n'a rien d'existentialiste ; il n'y a pas ce vocabulaire frauduleux de responsabilité, d'engagement, et encore moins le jargon de L'être et le néant ou du Deuxième sexe.
Penser contre soi est souvent fécond ; mais ma mère, c'est une autre histoire : elle a vécu contre elle-même. Riche d'appétits, elle a employé toute son énergie à les refouler et elle a subi ce reniement dans la colère. Dans son enfance, on a comprimé son corps, son cœur, son esprit, sous un harnachement de principes et d'interdits. On lui a appris à serrer elle-même étroitement ses sangles. En elle subsistait une femme de sang et de feu : mais contrefaite, mutilée, et étrangère à soi.
- La lecture du livre renforce la légitimité morale de l'euthanasie. Sa mère a souffert inutilement et aurait pu souffrir encore davantage si les médecins avaient continué à s'acharner à sauvegarder sa vie à tout prix. Sa description poignante de la douleur de sa mère, et l'inutilité de préserver une existence pleine de souffrance où l'être est décharné et perdu à lui-même, devrait persuader tout le monde qu'il est inhumain de laisser survivre quelqu'un qui n'est plus que l'ombre douloureuse de lui-même.
- Je trouve que Beauvoir a raison de soutenir qu'on peut comprendre toutes les manières de vivre la mort. Toutes les dernières volontés sont compréhensibles. La mort étant une tragédie absolue, on ne peut rationaliser notre attitude vis-à-vis de l'événement horrible et inéluctable. Face aux différentes manières de réagir à la mort -- la sienne ou celle des autres --, nous devrions être le plus tolérant possible.
Inutile de prétendre intégrer la mort à la vie et se conduire de manière rationnelle en face d'une chose qui ne l'est pas : que chacun se débrouille à sa guise dans la confusion de ses sentiments. Je comprends toutes les dernières volontés, et aussi qu'on n'en ait aucune ; qu'on serre des ossements dans ses bras, ou bien qu'on abandonne le corps de l'être qu'on aime à la fosse commune. Si ma sœur avait tenu à habiller maman ou désiré garder son alliance, j'aurais aussi bien admis ses réactions que les miennes.
La fin du livre est magnifique, je l'ai relue plusieurs fois :
Il arrive, très rarement, que l'amour, l'amitié, la camaraderie surmontent la solitude de la mort ; malgré les apparences, même lorsque je tenais la main de maman, je n'étais pas avec elle : je lui mentais. Parce qu'elle avait toujours été mystifiée, cette suprême mystification m'était odieuse. Je me rendais complice du destin qui lui faisait violence. Pourtant, dans chaque cellule de mon corps, je m'unissais à son refus, à sa révolte : c'est pour cela aussi que sa défaite m'a terrassée. Bien que j'aie été absente quand elle a expiré — alors que par trois fois j'avais assisté aux derniers instants d'un agonisant — c'est à son chevet que j'ai vu la Mort des danses macabres, grimaçante et narquoise, la Mort des contes de veillée qui frappe à la porte, une faux à la main, la Mort qui vient d'ailleurs, étrangère, inhumaine : elle avait le visage même de maman découvrant sa mâchoire dans un grand sourire d'ignorance. « Il a bien l'âge de mourir. » Tristesse des vieillards, leur exil : la plupart ne pensent pas que pour eux cet âge ait sonné. Moi aussi, et même à propos de ma mère, j'ai utilisé ce cliché. Je ne comprenais pas qu'on pût pleurer avec sincérité un parent, un aïeul de plus de soixante-dix ans. Si je rencontrais une femme de cinquante ans accablée parce qu'elle venait de perdre sa mère, je la tenais pour une névrosée : nous sommes tous mortels ; à quatre-vingts ans on est bien assez vieux pour faire un mort... Mais non. On ne meurt pas d'être né, ni d'avoir vécu, ni de vieillesse. On meurt de quelque chose. Savoir ma mère vouée par son âge à une fin prochaine n'a pas atténué l'horrible surprise : elle avait un sarcome. Un cancer, une embolie, une congestion pulmonaire : c'est aussi brutal et imprévu que l'arrêt d'un moteur en plein ciel. Ma mère encourageait à l'optimisme lorsque, percluse, moribonde, elle affirmait le prix infini de chaque instant ; mais aussi son vain acharnement déchirait le rideau rassurant de la banalité quotidienne. Il n'y a pas de mort naturelle : rien de ce qui arrive à l'homme n'est jamais naturel puisque sa présence met le monde en question. Tous les hommes sont mortels : mais pour chaque homme sa mort est un accident et, même s'il la connaît et y consent, une violence indue.